Il y a des histoires d’entreprise qu’on résume en quelques dates. Celle de Gaignard-Millon mérite qu’on ouvre les archives. Derrière les deux noms de notre enseigne, on découvre un sculpteur, un marchand d’outils, une femme qui a tenu la maison pendant plusieurs décennies, et des générations qui se sont transmis bien plus qu’un commerce.
En préparant cet article, nous avons ressorti de vieux annuaires, des actes de mariage et même un contrat de vente de 1949. Certaines pièces répondent à des questions que nous nous posions depuis longtemps. D’autres en soulèvent de nouvelles. J’avais envie de vous raconter cette histoire comme nous l’avons redécouverte, sans prétendre en connaître tous les détails.
Tout commence par une rencontre
Nous faisons remonter les origines de Gaignard-Millon à 1875. Le Paris de cette époque est celui des grands chantiers, des ateliers et des métiers d’art. Dans le quartier du Faubourg Saint-Antoine, ébénistes, menuisiers et sculpteurs travaillent à quelques rues les uns des autres.
Selon l’histoire transmise dans la famille, Eugène-Anatole Millon travaillait comme sculpteur sur les chantiers de l’Opéra de Paris. Henri-Victor Gaignard, lui, était marchand d’outils de sculpture. Son premier magasin aurait été situé du côté de Montparnasse, avant une installation près du square Trousseau, dans le Faubourg Saint-Antoine.
Ils se seraient rencontrés par l’intermédiaire de Marie-Célestine Plumey, épouse de Millon, puis auraient décidé de s’associer. D’un côté, l’expérience du geste et la connaissance des outils à l’établi ; de l’autre, le sens du commerce et des approvisionnements. Nous cherchons encore la preuve écrite de cette association initiale et le nom de la première boutique semblait s'appeler la maison Mayer. Mais ce récit familial éclaire bien la spécialisation de la maison.
À la recherche des bons outils, jusque de l’autre côté de la Manche
Millon aurait aussi voyagé en Angleterre pour y trouver des outils destinés aux sculpteurs. Un nom revient dans cette histoire : Herring, fabricant anglais de gouges et de ciseaux portant la mention « Prize Medal ».
On imagine facilement l’intérêt de ces voyages, à une époque où les catalogues ne circulaient pas d’un simple clic. Trouver le bon outil, le faire venir, le conseiller au bon artisan : c’était déjà un métier à part entière.
La tradition rattache le marquage « Prize Medal » à l’Exposition universelle de Paris de 1889, celle de la tour Eiffel.
Dans les archives, un nom revient sans cesse, mais ce n’est ni Gaignard ni Millon : c’est Marie-Célestine Plumey.
Après la mort d’Eugène-Anatole Millon en 1900, elle acquiert personnellement le fonds de commerce lors d’une adjudication. Nous avons retrouvé cette information dans un acte de cession établi près d’un demi-siècle plus tard. En 1909, elle épouse Henri-Victor Gaignard, avec lequel l’activité se poursuit.
Les documents font ainsi apparaître un rôle bien plus actif que celui que l’on accorde parfois aux épouses dans les récits d’entreprise. Elle possède le fonds, en assure la continuité et, devenue à nouveau veuve en 1949, organise sa transmission. Elle aura traversé des périodes extraordinairement différentes, de la Belle Époque aux deux guerres mondiales, sans que le commerce perde sa vocation.
Ce que racontent les vieux annuaires
Les pages du Didot-Bottin n’ont rien de spectaculaire au premier regard : une multitude de noms serrés dans des colonnes. Pourtant, ce sont celles que j’aime particulièrement. On y retrouve Gaignard-Millon noir sur blanc, au milieu d’autres artisans et fournisseurs parisiens.
En 1913 et 1914, la maison figure comme spécialiste des « outils pour sculpteurs », au passage du Chantier. Plus tard, on la retrouve rue Antoine-Vollon. Ces quelques lignes donnent une réalité très concrète à l’histoire que l’on nous racontait.
1949 : une nouvelle étape avec les établissements Hémard
Un document particulièrement précieux nous ramène à octobre 1949 : l’acte par lequel Marie-Célestine Plumey vend le fonds de quincaillerie-outillage situé 24, rue Jules-Vallès aux Établissements Gaignard-Millon, représentés par leur gérant Michel-Emmanuel Hémard.
Le contrat décrit la clientèle, l’enseigne, le matériel et les marchandises : toute la réalité d’un commerce qu’il fallait faire vivre au quotidien. Il confirme surtout le lien entre les familles Millon, Plumey et Gaignard. Hémard poursuit ensuite l’histoire de la maison pendant plusieurs décennies.
José, Thierry, Claudine : une autre histoire de transmission
Mon grand-père José Ceva rejoint Gaignard-Millon en 1985 et travaille aux côtés de M. Hémard. Mon oncle Thierry arrive à son tour en 1987. Pendant des années, ils travaillent dans la même maison, apprennent à connaître les fabricants, les références, les habitudes d’une clientèle fidèle et les exigences de métiers très spécialisés.
En 2005, l’entreprise passe à notre famille, avec Claudine Ceva à la gérance. Thierry, déjà présent depuis longtemps, prend officiellement le relais à la direction en 2018.
Je trouve important de raconter aussi ces années-là : les transmissions ne se résument pas à une signature. Elles se font au comptoir, dans les conseils donnés aux clients, au téléphone avec les fournisseurs, dans les détails qu’on apprend à reconnaître presque sans y penser.
Et aujourd’hui ? Faire vivre cette histoire sans la figer
Quand j’ai repris Gaignard-Millon en 2025, je ne suis pas arrivée avec la prétention de tout savoir sur les outils. Ce serait même tout le contraire. Je ne suis pas une experte en sculpture ou en ébénisterie, et je ne veux pas faire semblant de l’être.
Ce que j’apporte, c’est un regard différent. L’envie de moderniser la maison, de mieux expliquer les outils, de raconter ceux qui les fabriquent et de rendre ces connaissances plus accessibles.
Parce que notre clientèle a évolué. Nous continuons bien sûr à servir les professionnels qui recherchent une gouge au profil très précis ou un outil qu’ils connaissent depuis vingt ans. Mais nous rencontrons aussi de plus en plus d’amateurs, de passionnés, de personnes qui découvrent le travail du bois et veulent comprendre avant d’acheter.
Leur question n’est pas toujours « avez-vous cette référence ? ». C’est parfois « à quoi sert cet outil ? », « quelle différence entre ces deux modèles ? », ou tout simplement « par quoi commencer ? ».
À mes yeux, notre rôle est désormais aussi de faire ce pont. Traduire une expertise technique sans l’appauvrir. Donner des repères, partager les gestes, montrer les ateliers, expliquer les formes et les usages. Rendre la passion contagieuse, sans jamais prendre les débutants de haut.
Les outils évoluent, les façons d’acheter aussi. Mais derrière un ciseau, une gouge ou une râpe, il reste toujours quelqu’un qui veut faire quelque chose de ses mains. Et c’est probablement ce qui relie le plus sûrement notre histoire à celle de demain.
Une maison qui a encore beaucoup à transmettre
En feuilletant les catalogues anciens, je suis frappée par une chose : ils ne se contentaient pas de montrer des outils. Ils en présentaient les formes, les profils, les usages. Cette envie de transmettre des connaissances existait déjà dans la maison, bien avant nous.
Aujourd’hui, je souhaite prolonger cet esprit avec les moyens de notre époque : des conseils plus accessibles, des démonstrations, des rencontres avec les fabricants, et une place pour les questions de ceux qui découvrent le travail du bois.
Si vous avez connu la boutique autrefois, travaillé avec José ou Thierry, ou conservé un ancien catalogue Gaignard-Millon, vos souvenirs font aussi partie de cette histoire.
Plus de 150 ans après la fondation de la maison Mayer, le fil reste le même : de bons outils, des savoir-faire et des personnes pour les partager.
Archives de la maison Gaignard-Millon : catalogue historique mentionnant « Ancienne Maison Mayer, fondée en 1875 », annuaires Didot-Bottin, documents familiaux et acte de cession de 1949. Le récit des premières rencontres et des voyages de Millon est transmis par la famille.


